La tour, le pain et la pierre
De Dostoïevski à Léon XIV : deux Babel pour un même avertissement
Il y a dans l'histoire des idées des rendez-vous que personne n'a fixés et que personne ne manque. En mai 2026, dans sa première encyclique Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV ouvre sa réflexion sur l'intelligence artificielle par une image vieille de trois mille ans : la tour de Babel. Cent quarante-six ans plus tôt, dans une cellule imaginaire de Séville, le Grand Inquisiteur de Dostoïevski promettait au Christ revenu sur terre que l'humanité, un jour, rebâtirait cette même tour, et que ce serait lui, l'Inquisiteur, qui l'achèverait.
Les deux textes ne parlent pas de la même époque, pas des mêmes bâtisseurs, pas tout à fait du même Dieu. Et pourtant ils décrivent, avec une précision troublante, le même chantier.
Une seule langue, une seule technologie, une seule direction
Relisons d'abord la Genèse, qui est brève comme le sont les choses définitives. Les hommes de la plaine de Sennaar ne sont pas des impies au sens ordinaire : ils sont des ingénieurs. Ils ont inventé la brique, ils ont un projet, un calendrier, et surtout un argument marketing irréprochable : faisons-nous un nom, de peur d'être dispersés. La tour n'est pas construite contre Dieu par méchanceté ; elle est construite sans lui, par prudence. C'est une infrastructure de sécurité.
Léon XIV lit ce récit en pontife du XXIᵉ siècle : ce qui l'inquiète dans Babel, ce n'est pas la hauteur de la tour, c'est l'uniformité du chantier. « Une seule langue, une seule technologie, une seule direction », écrit-il, et l'on croirait lire la description d'un modèle de fondation entraîné sur la totalité du web. Le péché de Babel, dans l'encyclique, c'est l'homogénéisation qui se fait passer pour communion, la prétention d'un langage unique, fût-il numérique, « capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances ». La confusion des langues, dans cette lecture, n'est pas d'abord un châtiment : c'est un rappel à l'ordre du réel. La diversité était le projet initial ; l'uniformité était l'usurpation.
Le pain d'abord, la liberté ensuite
Dostoïevski, lui, ne s'intéresse pas à l'architecture de la tour mais à son financement. Dans la légende que raconte Ivan Karamazov, l'Inquisiteur relit les trois tentations du désert et s'arrête sur la première : change ces pierres en pains. Le Christ a refusé, au nom de la liberté : l'homme ne vit pas seulement de pain. Erreur fatale, ricane le vieillard. Car les siècles passeront, et la science humaine proclamera qu'il n'y a pas de crime, seulement des affamés ; et à la place du temple s'élèvera de nouveau la tour de Babel. Puis vient la phrase qui donne le vertige : cette tour, les hommes ne sauront pas l'achever seuls. Celui qui les nourrira l'achèvera pour eux.
Autrement dit : Babel ne s'impose pas, Babel se souscrit. Les hommes, épuisés par le fardeau de leur propre liberté, par ce devoir de juger, de choisir et de se tromper, viendront d'eux-mêmes la déposer aux pieds de qui leur offrira trois choses : le miracle, le mystère et l'autorité. En échange, on leur garantira le pain, les réponses, et cette forme particulière de bonheur qui consiste à ne plus avoir à décider de rien. L'Inquisiteur ne se prend pas pour un tyran. Il se prend pour un philanthrope. C'est là toute la cruauté du texte : la tour se construit par amour des hommes, ou du moins par ce que ses architectes appellent ainsi.
L'ironie du chantier
Et c'est ici qu'une ironie douce, presque affectueuse, mérite d'être savourée, car elle instruit plus qu'elle n'accuse.
Chez Dostoïevski, l'architecte de Babel, c'est l'Église. C'est le cardinal de Séville qui promet d'achever la tour, au nom du Christ et contre lui. Chez Léon XIV, c'est l'Église qui dénonce la tour et propose l'alternative. On pourrait y voir une contradiction ; il est plus juste d'y voir une leçon apprise. Une institution qui a lu, vraiment lu, le Grand Inquisiteur sait que la tentation babélienne ne campe pas de l'autre côté de la frontière : elle loge dans toute maison assez puissante pour nourrir les foules. L'encyclique le reconnaît d'ailleurs avec une franchise rare, consacrant tout un passage à l'examen de conscience de l'Église elle-même. Léon XIV écrit après Dostoïevski, et cela se sent : il sait qu'on peut bâtir Babel avec les meilleures intentions du monde, et même avec les meilleurs versets.
Mais l'ironie a une seconde lame, tournée cette fois vers notre présent. Écoutons parler les grands laboratoires d'intelligence artificielle : il s'agit de démocratiser le savoir, de bénéficier à toute l'humanité, de nous délivrer des tâches ingrates, de la maladie, peut-être de la mort. Nourris-les d'abord. Le vocabulaire est exactement celui de l'Inquisiteur, sincère sans doute, comme l'était le sien. On nous offre le miracle (des machines qui parlent), le mystère (nul ne sait vraiment comment elles fonctionnent, pas même leurs créateurs, ce que l'encyclique note avec une honnêteté désarmante) et l'autorité (l'impression d'objectivité de la réponse générée). Les trois piliers du vieux cardinal, réunis dans une interface de conversation. Il ne manque que le bûcher, et encore : nous avons les conditions d'utilisation.
Que quelques dizaines de personnes, concentrant les données, la puissance de calcul et le capital de la planète, décident de la morale qu'on inscrira dans ces systèmes, voilà qui aurait fait sourire tristement le vieillard de Séville. Lui au moins revendiquait le fardeau ; nos nouveaux bienfaiteurs le facturent à l'abonnement. « Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes », écrit le pape.
L'Inquisiteur n'aurait pas dit mieux. Il aurait simplement ajouté : et c'est précisément pourquoi cette poignée, ce sera nous.
Néhémie, ou l'autre chantier
Si l'article s'arrêtait là, il ne serait qu'un jeu de miroirs élégant et stérile. Mais les deux textes, chacun à sa manière, refusent de laisser le dernier mot à la tour.
Dostoïevski répond par un geste : le Christ, qui n'a pas prononcé une parole durant tout le réquisitoire, embrasse le vieillard sur ses lèvres exsangues. Ce baiser n'est pas un argument : c'est le refus du terrain même où l'Inquisiteur a posé le débat. La liberté ne se démontre pas, elle se donne ; toute défense discursive de la liberté qui prétendrait contraindre l'adhésion se trahirait elle-même. Le baiser dit : je ne t'achèterai pas, même avec de bonnes raisons.
Léon XIV, en pasteur et non en romancier, répond par une méthode : Néhémie. Face à Jérusalem en ruines, Néhémie ne convoque pas un consortium, ne lève pas de fonds, ne promet pas de disruption. Il prie, il écoute, il examine les décombres en silence, puis il confie à chaque famille un tronçon de mur. La ville renaît non par le génie d'un seul mais par la responsabilité de tous : prêtres, artisans, femmes, jeunes, chacun sur sa portion de muraille. Là où Babel exigeait une seule langue, Jérusalem se reconstruit dans la pluralité des voix, ordonnée non par l'uniformité mais par la communion, ce qui n'est pas la même chose, et toute la différence du monde tient dans cette nuance.
Le savoir comme bien commun
Rapprochons enfin les deux réponses, car elles convergent plus qu'il n'y paraît. Le baiser du Christ et le chantier de Néhémie disent la même chose sous deux formes : la vérité, le savoir, l'intelligence ne sont pas des marchandises dont quelques-uns pourraient détenir le monopole en échange du pain. L'encyclique le formule dans le langage de la doctrine sociale : la destination universelle des biens, qui valait hier pour la terre et l'eau, vaut aujourd'hui pour les algorithmes, les données, les modèles. Ce que des millions de vies humaines ont produit, nos textes, nos images, nos conversations dont ces systèmes sont littéralement pétris, ne peut être clôturé au seul profit de ceux qui ont eu les moyens de le moissonner.
Il ne s'agit pas de refuser la tour de la technique. Les deux textes s'en défendent, et l'encyclique le dit explicitement : le choix n'est pas entre le oui et le non à la technologie, mais entre deux manières de bâtir. Il s'agit de savoir si l'intelligence, artificielle ou non, sera un bien partagé comme la langue elle-même, que personne ne possède et que chacun enrichit, ou une rente de situation défendue par quelques oligopoles qui, comme l'Inquisiteur, nous jureront la main sur le cœur qu'ils ne pensent qu'à notre bonheur.
Dostoïevski nous a appris à nous méfier de ceux qui veulent porter notre liberté à notre place. Léon XIV nous rappelle qu'il existe une alternative au refus pur : prendre chacun son tronçon de mur. Chercheurs qui publient leurs travaux, développeurs de modèles ouverts, enseignants qui forment au discernement plutôt qu'à la délégation, législateurs qui exigent la transparence, simples usagers qui gardent l'habitude de penser avant de demander, tous maçons d'une même muraille, dont la solidité tient précisément à ce qu'aucune main ne la tient seule.
La tour de Babel promettait de toucher le ciel et n'a produit que la confusion. La muraille de Néhémie ne promettait que de protéger une ville, et elle tient encore dans nos mémoires. C'est peut-être cela, la leçon commune du romancier et du pape : les constructions qui durent ne sont pas les plus hautes, mais les plus partagées. Et si l'ère de l'intelligence artificielle doit être bâtie, qu'elle le soit comme Jérusalem, pierre par pierre, famille par famille, dans la pluralité bruyante et féconde des langues que Babel avait voulu abolir.
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Ce texte n'a rien de technique, et c'est un peu le sujet. Si la question de la souveraineté du savoir vous intéresse, chez F6 nous essayons d'en tirer des conséquences concrètes.
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